Un œil sur la Syrie Blog – Traduit de l’arabe par Souad Labbize

Sammour, t’arrive-t- il de penser, comme moi, aux coïncidences du destin qui s’acharne contre nous ? Toi, tu es recherchée par le régime quelques jours après que j’ai quitté Damas (et à aucun autre moment durant les deux années où nous nous cachions) ; Ahmad est enlevé le jour où j’ai quitté Douma, le 10 juillet 2013, Firas le 20 juillet, alors que j’étais en route vers Raqqa ; et la Ghouta orientale est assiégée au moment où je quitte Raqqa vers la Turquie, la veille de l’aïd al-Adha en 2013 !

Quelques mois plus tard, et grâce à l’argent, clé royale de toutes les portes fermées dans l’état assadien, ton évasion vers Damas a pu être organisée, mais le temps ne t’a pas attendue ma Sammour, tu as disparu dans les deux mois. Sammour, quand je repense à ce qu’il s’est passé, il me semble que nous avonsréfléchi et agi comme si nous étions dans des conditions normales où tout se passe normalement et non pas avec une logique dictée par des conditions exceptionnelles où tout peut arriver et où nous aurions dû être deux fois plus vigilants. Maintenant, je sens que je n’ai pas réfléchi, j’ai été informé quelques heures avant, de la possibilité de sortir la nuit en direction du Nord. Si j’avais réfléchi je ne serais pas parti.

J’ai appris que tu avais été enlevée par Ziad Majed. Il m’a appelé de Paris. Je n’avais pas encore ouvert l’ordinateur quand Ziad a appelé un matin vers 10/11 heures, à l’époque je n’avais pas de smartphone. Il m’a d’abord dit que Razan avait été enlevée. Juste après, il a rappelé pour me dire que tu étais, toi aussi, avec Razan. J’ignore si Ziad voulait me préparer à la mauvaise nouvelle ou s’il ignorait vraiment quand il m’a appelé la première fois, que tu avais été enlevée avec Razan, Waël et Nazim.

Me basant sur ce que je sais de Jaysh al-Islam depuis mon séjour à Douma, de leur contrôle des lieux et des menaces envers Razan, quand vous y étiez ensemble et que j’étais à Raqqa – Razan était persuadée que les menaces venaient de Jaysh al-Islam-, tous mes soupçons se sont portés sur eux. Néanmoins, j’ai d’abord demandé de l’aide à tous ceux qui pouvaient aider, ensuite j’ai accusé d’enlèvement l’autorité de facto de Douma. Le crime est devenu plus grave puisque les criminels persistent à le nier. Il est probable que des personnes ont été assassinées, entre autres Abu Ammar Khibbiya pour des motifs liés à ce qu’il savait sur le crime. Et le Sheikh Khaled Taffour a fait l’objet d’une tentative d’assassinat parce que c’était le juge en charge de l’affaire.

Après l’attaque chimique, la transaction chimique et ta disparition, le régime a repris le dessus et avec ses alliés iraniens, libanais, irakiens et des mercenaires afghans recrutés par l’Iran (dont des prisonniers et des réfugiés pauvres à qui on avait promis une régularisation de leur situation en Iran, à leur retour) le régime a repris An-Nabq et Yabroud et d’autres régions. Daech a pris le contrôle de tout Raqqa, au début de 2014, ce qui convenait parfaitement au régime qui faisait tout pour affirmer que seuls des extrémistes et des terroristes le combattaient.

La transaction sur les armes chimiques est à mon sens le début de la politique de la cruauté et de la force. Le plus malin était celui qui arriverait à imposer son contrôle sur un territoire et des liens politiques avec des puissances influentes tandis que la dimension politique et morale de notre lutte a été profondément enfouie sous une épaisse couche d’impudence internationale. Sammour, parfois je pense que depuis ce moment-là, il ne nous était plus possible de faire quoi que ce soit. C’était fini ! Tu ne peux rien faire contre une coalition de cruels ennemis animés de haine et qui viennent d’obtenir une autorisation internationale pour faire ce que bon leur semble contre leurs gouvernés.

L’été 2014, subitement, et contre toute attente, Daech contrôle la ville de Mossoul en Irak et met la main sur les armes abandonnées par l’armée irakienne en fuite mais aussi sur des sommes d’argent et de nombreux équipements. Daech proclame le califat. Et lors de son unique apparition officielle, le tout nouveau calife Abu Bakr al-Baghdadi, prononce un discours dans une mosquée de Mossoul. De cette scène, seul un souvenir marquera les gens, la montre suisse au prix inestimable au poignet du calife. Ainsi naissait Daech qui s’était autoproclamé Etat islamique, s’étendant de l’Est de Homs, Hama, Alep, Raqqa et des parties de Deir ez-Zor jusqu’ Mossoul. Daech qui est né dans la guerre et qui était en guerre contre tous, tuant des centaines à Deir ez-Zor et à Raqqa et précipitant ses nombreuses victimes dans un gouffre au Nord de Raqqa, gorges connues localement sous le nom d’al-Houta. Et parmi ses fronts de combats il y avait Kobani (Ayn al-Arab), ville à majorité kurde située au Nord-Est d’Alep.

Sammour, c’est là que les USA interviennent en balançant des armes et des produits alimentaires sur la ville assiégée que défendaient ses habitants et des alliés Kurdes de Turquie sous l’égide du Parti de l’Union démocratique (affilié au PKK en Turquie) et avec l’aide des Peshmergas kurdes irakiens. Quatre mois plus tard, le siège était levé et Daech vaincu mais au prix de la presque totale destruction de toute la ville.

Sammour, à mon sens, l’intervention américaine était le point final du conflit sunnite-chiites et le début d’une nouvelle phase, une couche supplémentaire sur la révolution syrienne : la couche et le stade impérialistes dont la devise officielle est « la guerre contre le terrorisme ». Bien entendu, le conflit sunnite-chiite se poursuivait et le Hezbollah continuait à soutenir la guerre et les massacres du régime tandis que Jaysh al-Islam, le front al-Nusra et Ahrar al-Sham continuaient à tenir un discours sectaire sunnite. Néanmoins, à partir de septembre 2014, les USA ont commencé à fixer le sens des événements en Syrie. La page de la chute du pouvoir était définitivement tournée suite à la transaction chimique de 2013 avec les Russes et l’intervention américaine contre Daech. Le régime adoptait la devise de la « lutte contre le terrorisme » et a poursuivi les bombardements de barils et de chlore et la torture et tout ce qu’il lui faisait plaisir sans aucune crainte de quelques représailles.

Il était loisible de nous tuer et après la transaction chimique, cette tolérance est devenue internationale ; aujourd’hui on peut probablement parler d’un génocide.

Dans la Ghouta orientale, le régime a continué à bombarder et à martyriser mais il y avait un autre conflit : une guerre entre Jaysh al-Islam et d’autres formations ; nombre d’assassinats ont été perpétrés. Te souviens-tu d’Abo Adnan al-Falitani ? Il était avec nous dans les rues, lors de la campagne de nettoyage. Il a été assassiné par Jaysh al-Islam, fin avril, quelques mois après votre enlèvement.

La situation stagnait dans un bain de sang. Tout ce qu’il se passait dans le pays restait violent, extrêmement violent, sans pour autant constituer des événements politiques ou stratégiques. Beaucoup trop de morts, trop peu d’événements ; Sammour c’est un aspect fréquent de la mondialisation des conflits de notre région.

Nous sommes dans une situation engendrée par la tolérance internationale : celui qui n’a pas de force, d’argent ou des relations n’a pas d’importance. C’est-à-dire que ceux qui ont pris part à la révolution et les Syriens en général n’ont aucun poids politique et aucun droit. La Syrie est devenue l’épicentre de la violence alimentée par des acteurs régionaux et internationaux et des parties internationales et régionales font en sorte que le conflit se cantonne à la Syrie. L’opposition n’a rien pu faire, l’affiliation à des forces régionales de nombre de ses membres la discrédite et limite sa capacité à agir d’une manière solidaire. Et ses leaders sont des gens dont tu n’as jamais entendu parler Sammour, ni toi, ni moi, ni personne ou presque.

Une année après l’intervention des Américains, les Russes sont intervenus pour soutenir le régime. Les forces de l’opposition s’étaient emparées d’Idlib et progressaient vers le Sahl al-Ghab et les régions côtières. La devise de l’intervention russe était aussi la lutte contre le terrorisme sauf que la Russie a déclaré la guerre à toute l’opposition et ne s’est quasiment pas intéressée à Daech.

Avant la fin de 2015, Zahran Alloush est tué, peut-être dans un bombardement russe. Tu ignorais qu’il était mort ? Et oui ! Son remplaçant s’appelle Abu Humam al-Buwaydani qui a continué à mener la guerre civile, dans la Ghouta orientale, contre d’autres formations et à essayer d’imposer un régime de parti unique dans son émirat.

J’ai oublié de te dire qu’auprès des Américains, il y avait des Français et des Britanniques dans la guerre contre Daech et avec eux, beaucoup de pays arabes mais avec peu de moyens, juste de quoi former une alliance internationale contre Daech. Et puis, il y avait aussi la Chine qui soutenait le régime techniquement et dans les entrainements. C’est-à- dire que les 5 pays du Conseil de sécurité étaient nos invités. Tout ça te semble curieux et incroyable ? Impossible ? C’est vrai ! L’impossible, c’est exactement ce qui est arrivé et se poursuit. Mais tu es bien placée pour savoir comment les choses marchent. Dans ton journal, tu écrivais : « c’est une guerre mondiale mais contre un peuple », mais maintenant ce n’est plus une histoire de «monde qui a fermé son cœur et est parti en vacances » comme tu l’as dit dans ton journal, Sammour, mais le problème est qu’il protège un assassin sous le prétexte d’affronter un assassin plus petit.

Le monde entier est uni contre le grand méchant Daech dont les djihadistes viendraient de 104 pays et tous le combattent chez nous. J’en conclus que Daech est le désir interdit du monde, l’ennemi désiré de nombreuses parties, qui au passage pourraient être en désaccord entre elles. Ce consensus criminel ne laisse pas d’autres possibilités que …le terrorisme.

Sammour, je veux dire que notre monde, depuis ta disparition, s’est rapidement effondré d’un point de vue éthique, légal et politique, au profit des kidnappeurs, comme Kaakeh, Alloush, Al-Shazli, al-Jolani, al-Baghdadi et bien sûr al-Assad qui se portent à merveille tant que le monde est à ce point infâme. Quand tout va mal partout, leurs méfaits à eux paraissent moins flagrants. Un monde où un minimum de justice est garanti aurait pu faire pression sur de nombreux auteurs de crimes et le taux de criminalité serait en diminution. Ce monde cynique où le crime est généralisé, offre tous les moyens à de vilains petits ambitieux pour commettre leurs crimes et persister sur leur voie en toute sécurité.

Sammour, le monde est en pleine décadence et devient de plus en plus syrien. Je ne suis pas le seul à le dire et je n’exagère pas. Partout, il y a un sentiment assez partagé que le monde s’effondre à tous les niveaux. La démocratie est en crise, la justice et la place de la lois aussi. Et les réserves d’espoir du monde sont au plus bas depuis des générations.

Je poursuivrai dans ma prochaine lettre. Je t’en prie, prends soin de ta santé, c’est tout ce qui compte à mes yeux.

Je t’embrasse

Yassin

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