Traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier – Un oeil sur la Syrie  (publié dans le site Al-Jumhuria http://aljumhuriya.net/35465)

En ce triste anniversaire du massacre de masse à l’arme chimique perpétré il y a de cela trois ans [par le régime de Bachar al-Assad dans la Ghouta de Damas contre des civils], je traiterai dans cet article des « chimistes » du massacre, des « chimistes » du marchandage sur les armes chimiques, et de la place centrale qu’occupe désormais la Syrie dans notre monde contemporain.

À peine deux semaines s’étaient-elles écoulées après que l’on ait eu à déplorer la mort de 1 466 civils tombés en martyrs lors de l’attaque chimique à l’aube du 21 août 2013 dans la Ghouta que se produisait un autre massacre non moins effrayant, dont les cadavres des trois victimes ont été jetés à côté des fosses communes des martyrs: les cadavre de la vérité, de la justice et de la politique.

Le cadavre de la vérité

Au commencement était la vérité. Elle fut assassinée : immédiatement, on l’enterra.

Le régime syrien nia son méfait, bien que ses partisans eussent fêté le massacre, allant jusqu’à distribuer des baklavas en signe de réjouissance. Certains vieux fascistes, parmi les « Syriens blancs » (comme il y eut des Russes blancs) plaisantèrent, disant qu’on avait utilisé du « Pif-Paf », un insecticide anti-cafards, dans la Ghouta…

Quant à la conseillère politique de Bachar al-Assad, la « valeureuse combattante » confessionnaliste Buthaïna Shaaban, elle a prétendu non seulement que c’étaient les « terroristes » (terme utilisé pour quiconque osait résister à l’État assadien) qui avaient utilisé l’arme chimique, mais que les victimes étaient des enfants originaires de la côte syrienne (incontestablement, elle signifiait par là qu’il se serait agi d’enfants de confession alaouite) qui auraient été enlevés à leurs familles dans cette région et qui auraient été amenés dans la Ghouta à la seule fin de les tuer au moyen de gaz de combat et de pouvoir ensuite accuser le régime d’avoir perpétré ce crime.

Le plus étonnant, c’est que l’ONU elle-même, a obtempéré à l’exigence russe que la partie responsable du massacre fût tue, dans la résolution d’envoi sur place d’une délégation chargée d’enquêter sur l’« utilisation éventuelle d’armes chimiques ».

Le fait que la mission de cette délégation fût limitée à vérifier si des armes chimiques avaient été ou non utilisées, comme si cela avait encore besoin d’être prouvé, constitua un précédent dans une ignominie que ne surpassa que celle du pays qui avait insisté sur cette limitation, à savoir la Russie, laquelle niait – ce qu’elle continue à faire aujourd’hui – toute responsabilité des partisans de Bachar al-Assad dans ce massacre.

Cet état de fait imposé sous l’égide des Nations Unies et des grandes puissances mondiales a révélé le fait que le monde a commencé à pourrir par la tête, et que nous sommes confrontés à un ordre international qui a voulu manifestement se mentir à lui-même et mentir aux sept milliards d’habitants de cette planète à la seule fin de se défausser de la gêne morale qu’il ne peut que ressentir en protégeant comme il le fait un assassin de masse, comme il n’en surgit (heureusement) que rarement dans l’Histoire mondiale.

Certains opposants au régime, au sein de l’Instance de Coordination de l’opposition syrienne (Hay’at Attansiq Al-Watani), ont de leur côté répandu de manière criminelle l’idée d’une responsabilité d’opposants à l’État assadien dans ce massacre et Saleh Muslim, qui appartenait à ladite Instance, a même fait une déclaration accusant des opposants au régime de Bachar al-Assad de s’être eux-mêmes auto-assassinés. Tout au long des trois années écoulées depuis le massacre, aucun de ces « témoins » félons n’est revenu sur ses allégations fallacieuses.

Une catégorie d’opposants appartenant à l’ordre établi occidental a rejoint la meute. C’est ainsi qu’un certain Seymour Hersh a pu rédiger un long reportage dans la LRB (London Review of Books) du 17 avril 2014  au sujet d’une soi-disant « implication de la Turquie et du mouvement oppositionnel syrien armé Jabhat al-Nusra dans l’utilisation d’armes chimiques ».

Personne ne s’est enquis d’interroger les habitants de la Ghouta – une région peuplée de plusieurs centaines de milliers d’habitants alors comme elle l’est encore aujourd’hui.

Personne n’a cherché à les contacter pour leur demander s’ils soupçonnaient la responsabilité de quelqu’un qui n’aurait pas appartenu au régime syrien ou s’ils auraient remarqué des mouvements suspects peu avant le massacre.

Il ne s’agissait pas là, en l’occurrence, d’un malencontreux oubli, voire d’une faute professionnelle inadmissible. Non : c’était là quelque chose de profondément ancré dans un comportement atavique niant à des « locaux », à des « indigènes » toute capacité de se représenter eux-mêmes, de s’exprimer par eux-mêmes et de dire la vérité – fusse en ce qui concernait ce qui était pour eux une question de vie ou de mort. Ces journalistes et ces chercheurs occidentaux qui excellent à enrober leurs propos décousus et mensongers d’oripeaux brillants et généralement dépourvus de toute sensibilité sont les rois et les maîtres du logos, contrairement aux victimes, ainsi d’ailleurs qu’à leurs propres compatriotes. C’est là l’unique raison de la perpétuation et de leur comportement et du fait que l’ordre informationnel mondial est complice du crime.

Les instances et les forces déjà mentionnées ont toutes trempé dans l’assassinat de la vérité. Elles ont toutes contribué à en jeter le cadavre à côté des fosses communes où ont été ensevelies les victimes du massacre de masse à l’arme chimique de la Ghouta de Damas.

Ainsi, le lendemain même du massacre, le Centre d’Enregistrement des Violations [des droits de l’homme] (Markaz tawthîq al-intihâkât) que dirigeait l’extraordinaire militante Razan Zaitouneh (qui aidait aussi des activistes sur le terrain) a publié un communiqué circonstancié sur le crime, auquel un autre communiqué a fait suite quelques jours plus tard – et ces deux communiqués avaient été eux-mêmes précédés par plus d’une déclaration du même centre au sujet d’attaques aux gaz toxiques. Personne n’avait le moindre doute quant à la responsabilité du régime. Aux côtés de Razan, il y avait aussi Samira Al-Khalîl, une militante, ancienne prisonnière, qui a, à l’époque, enregistré et publié ses témoignages au quotidien sur sa page FaceBook. Or, les informations qu’elle donne n’imaginent pas un seul instant de responsabilité dans ces exactions autre que celle de l’État des Assad.

Razan avait reçu des menaces de mort, un peu plus d’un mois après le massacre chimique, de la part d’une personne dont le nom est connu et qui avait été poussée à perpétrer cette exaction par une autre personne dont on connaît également le nom (il s’agit de l’actuel docteur de la loi islamique (shar‘iyy) de l’« Armée de l’Islam »).

Quant à Samira, elle avait été l’objet d’une campagne de haine à son encontre menée par des personnes nommément connues, même si, à l’époque, nous n’en connaissions pas encore toutes les interrelations.

Toutes deux, avec Wael Hamadeh (le mari de Razan) et Nazim Hamadi (avocat et poète), ont été enlevées le 9 décembre 2013, probablement par cette même « Armée de l’Islam ».

Le cadavre de la justice

Non seulement l’État des « Assadiens » n’a pas été puni pour son crime, mais on lui a donné un permis de continuer à massacrer au moyen d’autres armes, c’est-à-dire de continuer à châtier les Syriens révoltés contre lui, mais en bénéficiant par surcroît, désormais, d’une garantie internationale de totale impunité. Les barils d’explosifs prirent la relève des armes chimiques. Or, ces barils sont un instrument de mort encore plus létal et infiniment plus destructeur pour les bâtiments et pour le milieu naturel que celles-ci.

Le massacre de la Ghouta en tant que tel n’a jamais été le problème des grands décideurs internationaux. Le problème, à leurs yeux, était le type d’arme qui avait été utilisé pour tuer des gens. Autrement dit, le problème était non pas la violation du droit à la vie des Syriens, mais bien la violation d’une loi décrétée par le passé par les puissants afin de se protéger les uns des autres, et donc afin de protéger… eux-mêmes.

Le comportement des grandes puissances et des organisations internationales face au massacre de la Ghouta n’a fait qu’intensifier une méthode décidée depuis longtemps pour traiter nos problèmes, parmi lesquels la question syrienne, qui a pris en cela la triste succession du problème palestinien.

Il s’agit d’une méthode qui marginalise les causes de justice, de liberté et de démocratie et découle implicitement de la négation de la souveraineté politique et de la dignité morale des Syriens, des Palestiniens et de tout autre peuple concerné. Cette méthode qui a fait ses preuves prend le parti des appareils gouvernementaux qui se tiennent cois devant les puissants, tout en faisant marcher à la baguette les faibles placés sous leurs ordres. Et, là encore, il n’est nullement question d’inattention ou d’erreur d’évaluation : tout découle intrinsèquement des structures de la domination mondiale dans la région du Moyen-Orient, avec tout ce qu’il s’y rattache en fait de représentations de ses habitants qui ramènent ceux-ci à leur « culture » ou à leurs « mentalités » ou encore, résumant le tout, à l’« Islam ». Cette méthode amène ses utilisateurs à prendre parti pour les « États » contre les fortes têtes parmi l’ensemble des gouvernés, fusse en veillant à dépouiller lesdits États de leur souveraineté et de leur capacité à jouer un rôle indépendant sur la scène internationale – en contrepartie de la protection (onusienne) apportée à ceux qui les gouvernent.

Le marchandage ayant eu lieu avec l’accord des autorités internationales et avec l’aval de l’Onu, l’on peut déduire logiquement de tout ce qui précède qu’il n’y a tout simplement pas de justice dans un monde que gèrent de tels dirigeants et que quiconque ne pourra arracher ses droits de ses propres mains sans se voir piétiner et écraser, et ce, non seulement sans que personne ne prenne sa défense, mais de plus sans que sa cause soit reconnue et sans que le moindre témoignage sur ce qu’il subit soit entendu.

Le marchandage chimique a laissé les Syriens totalement à découvert. Pire, après ce marchandage, ils « méritaient » de nouveaux massacres et de nouvelles destructions, et ce, sous l’effet d’une emprise excessive de Daesh sur les esprits, une emprise que les médias occidentaux se sont usés à générer, l’alimentant, tous en chœur, jour et nuit, en faisant glisser du même coup dans l’ombre ce que subissaient les Syriens du fait des Assadiens et de leurs maîtres.

Cette campagne s’est un peu calmée, il y a de cela tout juste quelques mois : peut-être a-t-elle compris qu’elle faisait tout simplement de la publicité gratuite pour l’entité colonialiste fasciste du soi-disant « État islamique » ?

Si tel est effectivement le cas (s’en assurer nécessiterait une étude plus approfondie), cela nous donne une image extrêmement dégradée des plus grandes institutions médiatiques occidentales, ainsi que de l’état de la démocratie, en particulier et au premier chef en Occident. Ce comportement montre qu’il existe un lien entre l’assassinat de la justice et l’assassinat de la vérité et que quiconque veut faciliter l’élimination de la justice doit au préalable se débarrasser de tout récit fidèle de la vérité.

Ce lien, en Syrie, nous ne le connaissons que trop bien : l’assassinat de la vérité et la diffusion des mensonges par les Baathistes (et en particulier par les « Assadiens », parmi ces derniers) ne furent « que » les hors-d’œuvre des privations de toute justice et de toute politique qu’ils ont très vite infligées aux Syriens.

Le cadavre de la politique

Le massacre à l’arme chimique et la colère mondiale qui lui fit suite auraient pu être l’occasion d’une solution politique plus proche de la justice en Syrie, imposant un tournant radical dans la structuration de son régime politique qui aurait permis de construire une nouvelle majorité syrienne et répondant aux aspirations que les Syriens avaient manifestées (à l’époque) tout au long des deux années et demie antérieures.

Cela aurait pu constituer un tournant radical répondant également aux instincts politiques de forces influentes qui refusaient de soutenir militairement les résistants syriens au motif qu’elles étaient quant à elles partisanes d’une « solution politique »…

Le climat mondial était préparé on n’eût pu mieux à pousser dans le sens d’un changement fondamental en Syrie. Mais cela, les Russes n’en voulaient pas. Les Américains non plus, et pas plus des Israéliens qui avaient sans doute été les inspirateurs de l’esprit très particulier du marchandage chimique.

Or, ce qu’il s’est passé tout au long des trois années consécutives à ces semaines infamantes, c’est l’exact contraire : l’on a réuni toutes les conditions permettant aux « Assadiens » et à leurs maîtres de rejeter toute solution politique susceptible de mettre fin à une interminable épreuve à l’échelle de tout un pays.

Mais que l’on nous permette d’observer que le marchandage en question était une solution au problème de l’utilisation de l’arme chimique, et non pas une objection au massacre pour lequel cette arme fut utilisée ni une solution apportée au problème posé par l’assassinat des Syriens, dont environ 100 000 avaient déjà péri, à l’époque. Il suffit d’observer cela pour comprendre que le problème qui a été résolu concernait Israël, l’Amérique et la Russie, mais que ça n’était en aucun cas le problème des Syriens.

Le marchandage chimique niant les revendications et le combat politiques des Syriens ne fut qu’une continuation de la gouvernance assadienne en matière de privation des Syriens de leurs droits politiques et de négation de tous leurs droits dans leur propre pays.

Aux yeux du public syrien aspirant à la justice et à la dignité dans son pays, il n’y a aucune différence entre les instances qui ont mis au point le marchandage chimique et l’État assadien : ce que nous ont dit les chimistes du marchandage est en effet exactement la même chose que ce que nous avaient dit les chimistes du massacre : « Vous êtes en dehors de la politique, vous n’avez pas le droit de détenir de carte politique : ce n’est qu’au moyen de la guerre que nous continuerons à vous tenir tête ! ».

C’est ainsi que le cadavre de la politique fut jeté sur ceux de la vérité et de la justice, ce qui a facilité à l’État assadien et à ses partenaires la poursuite de leur projet de mort jusqu’à en arriver à environ un demi-million de victimes aujourd’hui, avec un horizon ouvert pour les tueries dont il ne semble pas qu’il soit près de se refermer prochainement.

Les sommets successifs de négociations à Genève ne sont que la continuation du marchandage chimique tant du fait que les deux parrains de ces négociations sont les deux parrains du marchandage chimique en personnes que de celui que, non seulement ces deux parrains s’abstiennent de toute pression sur l’État assadien, mais que l’un des deux, en l’occurrence le Russe, en dirige lui-même aujourd’hui la dimension militaire et que le régime syrien et ses protecteurs n’ont jamais dit qu’ils étaient prêts à donner quoi que ce fût aux insurgés contre le régime ni qu’ils opéreraient un quelconque pas en avant vers la fermeture du livre sanglant du régime d’une minorité ou encore qu’ils insisteraient sur le départ complet des troupes étrangères du territoire syrien comme objectif d’un « processus de paix », en sus d’un changement politique en Syrie ou ne serait-ce que d’un engagement à acheminer des vivres et des médicaments vers les habitants des quartiers assiégés, pour ne pas parler de la levée des sièges et de la libération des malheureux pensionnaires de ces geôles assadiennes qui n’ont aucun équivalent dans le monde contemporain.

Le processus de Genève, dans ces conditions, est un effort dont le but recherché est de faire en sorte que les Syriens détruisent leur cause de leurs propres mains après que leur pays eut été détruit, à l’instar d’innombrables existences parmi les leurs, par les mains des Assadiens, ainsi que par celles de leurs maîtres et de leurs protecteurs.

Honte au monde !

Ce qui ne manque pas de stupéfier, dans cette histoire de mort annoncée, c’est son extraordinaire impudicité.

Impudicité, tout d’abord, dans le mensonge et dans la duplicité, dans l’enterrement vif de la vérité.

Effronterie, ensuite, dans la protection de l’assassin de masse et dans l’assassinat de la justice.

Provocation, enfin, dans la protection de la guerre et dans le soin mis à en assurer la continuation et à faciliter l’œuvre des agresseurs iraniens et russes et de leurs supplétifs, à savoir l’assassinat de la politique.

Notre monde contemporain est on ne peut plus nu, dévoilant toute son impudicité.

Malgré tout cela, le marchandage chimique américano-russe est un massacre encore plus effrayant que le massacre à l’arme chimique lui-même, car c’est la vérité, la justice et la politique qui protègent la vie des gens que l’on massacre.

Si on les tue, la vie des gens n’a plus aucune valeur ni aucune sacralité : assassiner ceux-ci devient dès lors licite, et peut-être même souhaitable. C’est ce qui s’est produit, de fait, et à grande échelle, dans notre pays tout au long des trois années écoulées, sous le patronage du monde entier, après s’être produit durant plus de quarante ans sous un patronage pas encore aussi global.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, depuis ce jour néfaste, la question ne concerne plus seulement la Syrie, mais bien le monde entier – ce monde qui a trois cadavres symboliques et un demi-million de cadavres tout ce qu’il y a de plus humains sur la conscience.

Ce monde empoisonné dont nous voyons les symptômes de son empoisonnement dans la montée en puissance de mouvements d’extrême-droite et fascistes, dans l’érosion de la démocratie absolument partout et dans l’étiolement des mouvements de libération, de renouveau et d’espoir.

La cause syrienne est une cause planétaire plus qu’aucune autre dans le monde contemporain.

Elle est susceptible de jouer un rôle décisif dans les destinées politiques, intellectuelles et morales du monde pour les décennies à venir.

C’est précisément parce que le devenir du monde est notre cause qu’il nous incombe, à nous les Syriens, d’œuvrer sans relâche à expliquer au monde ce qu’est la Syrie et en quoi notre cause syrienne est d’ampleur mondiale.

Notre priorité, à cette fin, c’est faire du massacre à l’arme chimique et du marchandage chimique qui l’a suivi des réalités syriennes et mondiales insusceptibles d’oubli et couronner d’infamie leurs épigones et leurs faux témoins, tant en Syrie que partout ailleurs dans le monde.

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