Toulouse Syrie Solidarité, 9 Mai 2015

Texte de l’intervention de Yassin Al Haj Saleh à Toulouse lors de la rencontre autour de son livre “Récits d’une Syrie oubliée”, à l’Espace des Diversités et de la laïcité le 9 avril 2015.

Il m’est toujours difficile de me réconcilier avec le mot « exil ». Je le percevais avec l’oeil du prisonnier, puis avec l’oeil de celui qui vit dans le pays. A ce moment-là ce mot me semblait représenter une expérience loin d’être la plus dure parmi d’autres que vivaient les Syriens, ou simplement un terme dans le dictionnaire d’intellectuels de la classe moyenne qui se sont éloignés de la lutte et ont inventé cette notion d’exil pour se plaindre.
Cette difficulté continue encore aujourd’hui, car moi-même ainsi que d’autres Syriens dont je citerai des exemples plus loin, sommes déchirés entre l’exil et le pays brisé, où nous avons des gens que nous aimons et qui souffrent d’une situation plus dure que la nôtre : l’enlèvement et la prison.

Il fut un temps où l’exil n’était moins pire que la prison ; généralement, il était moins dur que la vie dans le pays. Les Syriens étaient (entre guillemets) « exilés »  au sein même de leur pays, sans droits politiques, ni protection juridique, ni aucune vie culturelle indépendante. Même leur vie sociale ne dépassait pas les cercles des relations de parenté. Ils ont préservé leur humanité autant que faire se pouvait. Ils ont également préservé quelques marges et espaces agréables, sauf qu’ils ont fait leur la logique de situations politiques abusives et injustes qui les empêchaient de dire la vérité concernant presque toutes les affaires importantes. Non seulement que la plupart d’entre nous n’ont pas eu de vie politique, mais nous n’avons pas eu, non plus, de réels repères moraux. Nous avons été empêchés de faire ce à quoi nous croyons, et il a été imposé à un grand nombre d’entre nous de faire des choses auxquelles nous ne croyons pas.

C’est pour cela que le terme « exil » , et ce jusqu’au début de la révolution, voire même après mon départ de la Syrie, constituait à mes yeux une sorte de raillerie vis-à-vis de ceux qui sont restés dans le pays. C’est sans doute pour cette raison précisément : à savoir que le pays lui-même est une prison ou peu s’en faut, que manifestement les Syriens ont très peu utilisé la notion de l’exil, ou qu’ils ont peu cherché à en explorer le sens, malgré le fait qu’ils étaient nombreux à vivre cette expérience pendant des décennies, ou pendant toute leur vie. Il semblerait également que cette notion d’exil ne représente pas une expérience où les Syriens puissent se reconnaître ou à laquelle s’identifier vraiment.

Aujourd’hui, il y a plus de 4 millions Syriens qui ont été contraints à quitter le pays. Sont-ils des exilés ? Ils sont plutôt des réfugiés qui ont réussi à se sauver et échapper à la mort. Ce qui, pour l’instant, constitue leur identité est : franchir et transgresser les frontières des pays ; l’arrachement et le déplacement ; se propulser loin sans pouvoir construire une nouvelle vie.
Certains n’ont pas réussi à se déplacer à l’intérieur même du pays. Mon ami Ismael Hamed se préparait avec sa famille à quitter Raqqa. Il ne pensait pas être exposé à un autre danger que celui  des bombardements aveugles des avions du régime , et ce avant son enlèvement par Daesh le 2 novembre 2013.
C’est le cas de plusieurs, dont Samira Al Kahlil, mon épouse. Notre porjet était qu’elle me rejoigne à Raqqa, puis partir tous les deux dans un quelconque « exil »,car on avait réalisé que Raqqa n’était « une patrie » (entre guillemets) possible pour nous.

L’exil n’est pas une situation pour ceux dont la vie a été brisée et qui vivent dans les camps de réfugiés, sans quoi ils seraient morts de faim. L’exil n’est pas une situation pour l’épouse d’Isamel Hamed et leurs enfants (elle est actuellement en France après la Turquie). L’exil n’est pas non plus une situation pour l’épouse de mon frère Firas (kidnappé par Daesh depuis 21 mois) et leurs fils (actuellement en Turquie). Ces gens sont tous contraints et forcés de vivre en dehors de leur pays. Leurs cœurs sont avec leurs proches enlevés à l’intérieur ; sans aucune nouvelle d’eux.

Je ne me reconnais pas non plus dans la notion de l’exil lorsque Samira est toujours enlevée à l’intérieur du pays sans aucune nouvelle d’elle depuis plus d’un an. Je ne sais pas comment définir cette condition de vie ! Mais en tout cas, c’est plus dur que l’exil et la prison, et ce que tout ce que j’ai pu éprouver jusqu’à présent.

Le déracinement et l’arrachement sont une expérience syrienne qui perdure.La guerre, la tuerie et la torture continuent aussi  à l’intérieur du pays. Ces épreuves empêchent l’exil de devenir une condition de vie indépendante. Elles nous empêchent de nous considérer uniquement comme des exilés.
Pourtant, l’exil est la situation de beaucoup de Syriennes et de Syriens dont la vie ne s’est pas brisée de la même façon que d’autres. Ils vivent éparpillés partout dans le monde. Leur expérience se focalise de plus en plus sur cet exil où ils tentent d’installer leur vie loin du pays.

Ce que je trouve éprouvant dans cette nouvelle expérience est le fait que d’une part, elle nous échappe, on a du mal à la maîtriser, et on manque crucialement de repères stables pour pouvoir la comprendre et l’organiser ; d’autre part, nous n’avons aucun guide valable pour savoir vivre cette vie d’exil. C’est peut-être l’aspect le plus rude de l’expérience : le sentiment de la dislocation. Sentir que tu es situé nulle part ; sans balises pour pouvoir t’orienter. Que tu es emporté par un déferlement et que tu n’arrives pas à maîtriser ton sort.
En fait, le déracinement et le déplacement ne sont peut-être pas les épreuves les plus dures dans l’expérience de l’exil. Le plus dur est plutôt la difficulté de construire un endroit pour soi que nous pouvons quitter, nous en éloigner puis y revenir. La patrie est peut-être cet endroit personnel qu’on appelle « chez soi », dont le sens s’élargit à travers l’expérience de le quitter et d’y retourner.

Cependant, il me semble que nous pouvons développer un antidote à la poison de cette expérience. Le premier élément de cet antidote est l’amitié. Ce qui m’a beaucoup aidé en Turquie c’était de rencontrer des amis que j’avais déjà connus à Damas. Les amis arrachent l’étrangeté du lieu. Ils offrent ainsi des points de repères aidant à se déplacer. Le lieu se définit donc moins en tant qu’exil. Les amis nous aident à construire nos identités, nos rôles et nos vies dans des conditions toutes nouvelles et difficiles.

Il y a un autre antidote très efficace contre la fracture de notre vie : c’est le travail.
Je ne peux pas arrêter de travailler. Le travail m’aide à bien tenir ma vie, même dans ces conditions très stressantes. Il constitue en même temps un point qui me relie au pays.
Travailler dans l’écriture, et avec des partenaires sur des projets communs qui concernent la Syrie, permet de rester en liaison avec les autres Syriens, et avec notre vie avant la rupture que représente l’exil. De cette manière, nous essayons de construire une patrie là où nous sommes.
L’écriture elle-même était mon identité lorsque j’étais en Syrie. Ce n’était pas seulement un travail qui me permettait de vivre matériellement parlant. C’était une manière  d’analyser le monde et de s’y orienter. Voire  y être.  L’écriture était une patrie choisie.

Le troisième antidote : apprendre la langue du pays où l’on est exilé. Ce n’est pas parce que, comme dit un vieux proverbe arabe peureux : « Celui qui apprend la langue d’un peuple évite son mal ». Mais parce qu’apprendre la langue du pays a le même effet que l’amitié. Il permet de décoder ce nouvel univers de vie, de réduire le sentiment d’y être étranger, et de l’apprivoiser plus facilement. Ce qui voudrait dire : lui enlever sa caractéristique d’être un exil. J’avoue par contre, qu’au sujet de l’apprentissage de la langue, je n’ai pas fait grand chose. Je n’ai rien appris de la langue turque d’une façon méthodique. C’est comme si je résistais au fait de considérer mon exil choisi, et il est vraiment choisi, comme une patrie de substitution temporaire. En fait, la langue anglaise résout une partie du problème. C’est la langue parlée des étrangers.

Le quatrième antidote est trouver un « chez soi ». Il y a quelques semaines, une jeune amie, écrivaine, qui avait quitté le pays il y a deux ans et demi après une expérience de détention très dure, m’a dit qu’elle avait passé une année très difficile à Beyrouth ; elle était brisée intérieurement et n’arrivait pas à se poser. Un peu plus tard, elle s’est installée dans un logement indépendant ; dès lors elle a été plus productive et a réussi à mieux accepter sa nouvelle vie.
Je me suis installé dans un logement indépendant peu après mon arrivée à Istanbul. J’y travaille et il me permet une intimité indispensable. Cet espace personnel est très utile pour le dialogue avec soi et aide à assimiler calmement les nouvelles expériences. La maison est un endroit indispensable pour digérer nos expériences. Mais est-ce que ces logements sont-elles un « chez soi » ? Dans notre vie de déplacés, nous n’avons qu’elles pourtant.
Il arrive que la chaleur des maisons soit parfois étouffante. Malgré cela, le pire est que nous soyons sans maisons, ou que l’on soit obligé de les quitter.

Je crois que le plus dur dans l’expérience de l’émigration forcée est la perte de son chez-soi, de cette sphère privée où l’on peut assimiler notre vie et digérer nos expériences. C’est le cas d’un grand nombre de Syriens : la perte de son chez-soi se lie à une fissure dans la mémoire et non seulement à la perte du point de retour, ni à la déchirure des liens sociaux et naturels.
Lorsque Daesh s’est emparé de notre maison familiale à Raqqa, ma sœur Refa’a a considéré cela comme le vol de nos souvenirs. La maison est importante pour la mémoire. Nous quittons la maison et nous y retournons ; de la même façon notre mémoire palpite de « va-et-vient » entre les recoins et les secrets de nos maisons, et le présent.
La nostalgie est liée aux maisons puisque ces dernières sont les lieux de l’intimité et de tout ce qui est personnel ; constituant de la sorte des liens qui attachent les habitants de la même maison et qui les différencient des autres.
A ce niveau, je ne peux pas me plaindre. Certes, Samira et moi n’étions pas propriétaires d’une maison en Syrie, mais nous avons habité dans une maison pendant 7 ans consécutives. Et avant, nous avions occupé deux maisons sur des durées beaucoup plus courtes. Mais depuis son enlèvement, il y a déjà un an et 4 mois, Samira est devenue la référence de ma mémoire. Ma maison perdue et ma cause.

Lorsque j’étais en Syrie, j’avais l’habitude de dire que je n’avais pas de raisons personnelles pour me plaindre, mais que je n’avais pas non plus de raisons générales pour être satisfait.
Ce qui a changé après la révolution, et ce que nous avons subi comme destruction, ce n’est pas quelque chose en rapport avec la plainte et la satisfaction uniquement. Ce qui a changé c’est que le privé est devenu très public et le public très privé. Le privé est devenu politique et le politique privé. En fait c’est le cas de tout et partout. Sauf que dans le cas syrien, c’est doublé et écrasant.
Après l’enlèvement de Samira et avant elle mon frère Firas, ainsi que des amis très proches, il n’existait presque plus d’espace personnel. Cet effacement approximatif de ce qui est personnel peut servir de définition aux émigrés de force, qu’ils assument ou non l’empreinte politique de leur vie.
Pour ma part, je l’accepte parfaitement. Je voudrais que la politique fonde dans la vie. Que ce qui est public se forme de manière à ce qu’il soit sensible aux situations des personnes, à leurs choix et aux drames de leurs vies. Que ce qui d’ordre public soit humain.

Traduit de l’arabe par Rawa Pichetto 

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