Courrier international – 10 décembre 2013

 Pour certains Syriens fuyant la guerre civile, la Turquie est le but du voyage, pour d’autres elle n’est que la première étape avant d’atteindre l’Europe.

L’homme quinquagénaire qui vient d’arriver avec son fils adolescent voudrait s’installer à Istanbul, avant de faire venir son épouse et ses autres enfants de l’Egypte, pays qu’ils sont désormais contraints de quitter.

Ce choix paraît étrange pour un chef de famille, père de cinq enfants. Des villes [turques aussi, à la frontière avec la Syrie] telles que Kilis, Reyhanli, Urfa [nom arabe pour Sanliurfa] ou encore Aintab [nom arabe pour Gaziantep] auraient pu constituer un meilleur choix. La vie y est moins chère et elles offrent de meilleures conditions de vie, notamment pour les écoles des enfants, les propositions de travail, etc. Mais si cet homme vise Istanbul, c’est que cette ville représente pour lui une première étape avant l’Allemagne ou la Suède.

Nombreux sont les réfugiés syriens qui caressent ce “rêve européen”. Nous essayons de le convaincre, en présence d’une militante allemande pleine de compassion, que le rêve européen est susceptible de le jeter en enfer, même s’il devait atteindre l’Europe après qu’un passeur l’eut dépouillé de toutes ses économies. Il existe tout un business pour faire passer des Syriens en Bulgarie, en Grèce ou en Allemagne.

Pour beaucoup de Syriens, la Turquie représente un pont vers l’Europe. Or la Turquie est un pays trop important pour n’être qu’un lieu de passage. Ce pays a des qualités évidentes. En premier lieu sa proximité géographique avec la Syrie. Ensuite la proximité culturelle, qui fait que des catégories pourtant très différentes de Syriens peuvent s’y sentir à l’aise. Un Turkmène syrien s’y débrouillera facilement [par l’affinité linguistique], un Kurde y trouvera la plus importante communauté kurde du monde, et un Alaouite sera bien accueilli par les Alaouites turcs d’Antioche et d’Alexandrette [dans la province de Hatay, largement arabophone et située à la frontière syrienne]. De même, un Syrien sunnite se sentira dans un pays “musulman”, tandis qu’un laïc retrouvera lui aussi ses marques dans la Turquie [kémaliste et laïque].

Une société plus ouverte

Certes, les Syriens peuvent avoir l’impression d’être mal acceptés par les Turcs, tout comme eux-mêmes avaient mal accepté la présence de réfugiés irakiens dans leur propre pays il n’y a pas si longtemps. Cela s’explique par des facteurs sociaux et économiques, tels que la hausse des loyers provoquée par leur afflux, la saturation des transports publics dans certaines villes, la concurrence qu’ils font aux travailleurs locaux, etc. Sans parler des différences culturelles. Mais cela n’atteint pas le même degré de rejet et de racisme que celui qu’on observe en Europe.

La Turquie est un pays qui nous ressemble, à nous autres Syriens, tout en étant très différent. Un Syrien, à l’inverse d’un Arabe du Golfe, ne sera pas très dépaysé dans le berceau de l’ancien Empire ottoman. C’est juste qu’il y trouvera une société plus ouverte, une économie plus florissante et une vie urbaine plus organisée qu’en Syrie. Avant la révolution déjà, la Syrie reculait, tandis que la Turquie allait de l’avant, sur les plans économique, technologique, politique et social.

Certes, il y a la barrière linguistique. Rares sont les Turcs qui parlent une langue étrangère. Mais la principale différence réside dans le régime politique. J’ai pu observer ces dernières semaines que le pouvoir turc recourait de plus en plus à la censure, aux arrestations et au contrôle de la société par des moyens indirects, mais aussi directs, sous forme de présence des forces de répression dans les lieux stratégiques des villes. Aussi l’opposition turque dénonce-t-elle les abus de pouvoir du parti [islamiste] AKP. Toutefois, les méthodes de répression ne sont pas celles de la répression cruelle et primitive. Il s’agit pour le pouvoir turc de “surveiller et punir”, selon l’analyse développée par Michel Foucault dans les années 1970.

Privés de statut légal

C’est très différent de ce qui se passe en Syrie. Là-bas, le régime de Bachar El-Assad n’abuse pas du pouvoir : il le possède. Il ne menace pas les libertés, il menace la survie. Il ne contrôle pas les habitants, il les traite comme des serfs. Les torture et les assassine au besoin, pour maintenir sa domination sur la société et sur les ressources. Certes, cet été, à Istanbul, sept personnes ont été tuées lors de la répression des manifestations qui étaient parties de la place Taksim. Et le problème kurde éclate de temps à autre avec une grande violence. Toutefois, la tendance générale est à une forme de répression abstraite et indirecte.

Mais la Turquie fascine les Syriens. Car elle ressemble au monde arabe, à cette différence près qu’elle évolue au profit de ses habitants et de leur bien-être. Le conflit en Syrie a provoqué une vague de réfugiés en Turquie – probablement plus d’un million –, avec tout ce que cela implique en termes de rencontres, de mélanges et d’échanges. A Kilis, on entend tout le temps parler l’arabe, que ce soit de la part des habitants arabophones d’origine ou de la part des Syriens qui y sont installés. De même à Gaziantep, où il y a plus de 250 000 Syriens. Evidemment, les Syriens ont également des défauts. Ils peuvent avoir tendance à rester entre eux et à refuser de se mélanger à la société. Rares sont ceux qui font l’effort d’apprendre sérieusement la langue turque.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement d’Ankara les accueille en tant qu’“invités” et non pas comme des réfugiés, ce qui les prive de statut légal bien défini et les met à la merci d’un renversement de la situation politique dans ce pays. [Le coup d’Etat en Egypte, en juin 2013, contre le régime islamiste élu a eu des répercussions négatives pour les réfugiés syriens, qui avaient été bien accueillis par les islamistes.] Aussi, les réfugiés syriens n’envisagent pas la Turquie [qui peut changer de pouvoir politique] comme un lieu de résidence permanente. Etant entendu, bien évidemment, qu’ils espèrent tous, à terme, retourner chez eux en Syrie.

Publié le 18 novembre dans Al-Hayat

 

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