Courrier international (Al-Hayat) – 23 août 2012

La défection du Premier ministre syrien Riad Hijab [le 5 août] a mis au jour le fonctionnement occulte de l’Etat en Syrie. Officiellement, Hijab occupait la deuxième place dans la hiérarchie du pouvoir, juste derrière Bachar El-Assad lui-même. Sa fuite en Jordanie révèle qu’il ne faut pas se fier aux structures apparentes de l’Etat si l’on veut comprendre la réalité profonde de ce pays. En réalité, Riad Hijab n’était qu’un rouage au sein de l’Etat officiel, cet ensemble d’administrations et de grands corps de l’Etat dépourvus de poids réel : les ministères, l’enseignement, la police, l’armée des conscrits, la justice et le Parlement.Derrière cette façade, il existe un Etat caché, que l’on désigne généralement comme “le régime”. Il s’agit d’un appareil politico-sécuritaire qui repose sur des relations de confiance personnelle et dont le noyau est d’ordre clanique et confessionnel. Il échappe au regard du public et ne s’adresse aux Syriens qu’indirectement. C’est lui qui détient le monopole de la violence intérieure, dont il use largement, ses membres étant protégés par une immunité totale. Il est fondé sur la discrimination, obéit à des logiques de vengeance et joue un rôle dissuasif, agissant généralement de manière “préventive”.Le seul point commun entre l’Etat apparent et l’Etat caché, c’est Bachar El-Assad, qui se trouve à la tête des deux. De lui émane l’Etat apparent, y compris le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, qui brade le droit au profit des puissants ; y compris aussi la police, spécialisée dans les formes de répression les plus humiliantes.Même au sein de l’Etat apparent, les postes ne correspondent que rarement à la réalité des compétences. Un ministre ou un fonctionnaire doit “s’arranger” avec les différents services du renseignement s’il veut avoir quelques atouts au sein d’un univers fondé sur la peur et sur la méfiance de tous envers tous.Depuis la révolution, l’Etat apparent est allé en se décomposant. Or les observateurs et les médias étrangers se trompent quand ils croient que les défections dans l’Etat apparent affaiblissent l’Etat caché ou qu’elles annoncent un effondrement prochain du régime : l’Etat caché est indifférent à ces défections, qu’elles soient militaires, diplomatiques ou gouvernementales. Certes, même les services du renseignement ont été touchés par des défections, mais en petit nombre et sans que cela concerne des postes essentiels au cœur du régime. Ce cœur, c’est le lieu où se concentre l’instinct de survie du régime, de sorte que ces défections pourraient même provoquer le resserrement de l’Etat caché et sa radicalisation.La lutte du régime est nihiliste dans tous les sens du terme. Il n’a plus de buts positifs, comme celui de rétablir son contrôle sur l’ensemble du territoire. Son seul dessein est de détruire, de tuer et d’infliger autant de pertes que possible à ceux qui ont osé se révolter, même si cela doit entraîner la destruction de la Syrie tout entière. Le mot d’ordre “Assad ou rien” est tout simplement l’expression profonde de ce penchant nihiliste qui se retrouve dans l’instinct de survie du régime. Le pays appartiendra à Assad ou à personne. Au début du règne de Bachar [en 2000], on le soupçonnait de ne pas avoir le même instinct de tueur que son père, Hafez El-Assad. Ce reproche s’avère aujourd’hui infondé. Bachar et son frère Maher peuvent se prévaloir d’une carrière d’assassin qui n’a rien à envier à celles de leur père Hafez et de leur oncle [Rifaat].

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