Courrier international (As Safir) – 13 août 2012

J’ai vécu à Alep pendant sept ans environ, à deux périodes différentes, à dix-sept années d’intervalle. La première fois, c’était dans les années 1970, puis à nouveau à la fin du siècle dernier. La première Alep que j’ai connue était une ville qui subissait les effets de l’assaut sécuritaire et politique du féroce et funeste régime de Hafez El-Assad [le père de l’actuel président], régime qui a anéanti toute personne qui émerge afin d’être le seul et unique acteur dans le pays. La ville subissait également une explosion démographique en l’absence de services publics adéquats. Enfin, elle subissait l’influence croissante de la religion et la course à un extrémisme de plus en plus poussé.

Dans cette ville repliée sur elle-même, le non-Alépin que j’étais avait du mal à s’intégrer. A l’université, nous avions formé un groupe réunissant des personnes venues de différentes régions du pays, y compris des environs d’Alep, de toutes les religions et groupes confessionnels présents en Syrie, ainsi que des Palestiniens.

La ville résistait à l’assaut du régime. L’université, les syndicats ainsi que les militants politiques et religieux étaient parmi les opposants les plus décidés. A part à l’université, cette résistance était fondamentalement civile. Elle a été écrasée quand la ville a été occupée militairement au printemps 1980. On assistait alors à la fin d’une vie culturelle indépendante et de débats relativement libres à l’université, après des projections de films au cinéma. A l’instar de toutes les villes syriennes, Alep était promise à devenir une ville sans âme, sans signe particulier, sans personnalité propre.

La deuxième Alep que j’ai connue était une grande ville comme Damas, mais en même temps, comme toute la Syrie, dépourvue d’opinion publique, de vie politique, d’endroits qui auraient permis aux gens de se rencontrer et de faire connaissance. Il n’y avait même pas de religiosité apparente, même si tout indiquait que la religion était présente.

Dans la première Alep, le nomadisme des étudiants nous amenait à nous déplacer entre sept maisons, toutes situées dans des quartiers centraux. Dans la deuxième Alep, j’ai résidé dans un quartier périphérique – Cheikh Maqsoud – où vivaient Arabes et Kurdes, musulmans et chrétiens. A la mort de Hafez El-Assad en 2000, certains habitants des quartiers centraux se sont précipités pour faire des stocks de pain et de conserves et ont réduit leurs déplacements dans la rue. Il n’en était rien en revanche dans les quartiers périphériques, où la vie des gens n’était guère rythmée par la vie et la mort des dirigeants.

Aujourd’hui, dans l’Alep d’un troisième temps, celui de la révolution, les chaînes de télévision ne parlent pas des quartiers centraux, lieux de la présence massive du régime, des richesses et d’une sourde religiosité. Elles parlent au contraire des quartiers les plus périphériques, foyers de la contestation : Salaheddine, Sakhour, etc. C’est comme si ces quartiers-là étaient les seuls à avoir préservé une âme et une personnalité.
Or partout où il existe une âme et une personnalité, le régime se sent menacé et s’emploie à l’anéantir, quitte à tuer. Il a tué Homs et Deir Ezzor. Rien ne l’empêchera de tuer Alep, pour autant qu’il en ait les moyens. Si elle reste en vie, cette bête enragée qu’est le régime tuera la Syrie entière.

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